Une nuit de pleine lune

La nuit était éclairée par une superbe lune et son reflet scintillait dans les eaux mouvantes de l’Atlantique. Les vagues s’écrasaient sur la plage dans un mouvement sans fin. Le ciel avait la clarté magique des hivers froids et secs.

 Hormis le bruit des vagues, le silence régnait en maître dans ce décor désert, entre mer et forêt. L’ombre se déplaçait, inquiétante, avec un chapeau à large bord et une cape soulevée par le vent nocturne.

 Elle marchait au milieu de la plage. Il faisait froid, très froid, la nature serait couverte de givre dès l’aube. Mais l’ombre ne s’en souciait guère, elle avançait, toujours du même pas, vers le Sud. C’était la veille de la pleine lune. Soudain, sans aucune hésitation, elle tourna sur la gauche dans la forêt et s’engouffra dans un minuscule sentier.

 Le paysage reprenait sa sérénité, son calme absolu. Mais un cri déchirant perturba un court instant le silence de la nuit. 

 L’ombre apparut de nouveau, toujours au même rythme, toujours au milieu de la plage, mais elle ne revenait pas en arrière et continuait son chemin, toujours vers le Sud. Dix minutes plus tard, elle disparaissait une fois encore dans la forêt et un nouveau cri terrible déchirait la nuit.

 Quatre fois encore, l’ombre disparut au milieu des arbres et à quatre reprises des hurlements, à vous glacer le sang, s’élevèrent. La cinquième fois, l’ombre ne réapparut plus sur la plage et le silence régna enfin sur la lande.

 Le soleil se levait, pâle, frigorifié lui aussi, découvrant un paysage d’une blancheur glacée par le givre, les champs, les arbres, le sable, tout était blanc.

 Le vent et le givre avaient effacé toute trace des événements de la nuit. Il faisait beau, un ciel limpide, d’un bleu pâle et électrique comme seul l’hiver en a le secret. Il faisait froid, très froid, à immobiliser toute vie et toute chose dans un tableau irréel.

 Un chien. Un chien courait sur la plage blanche, suivi de loin par un homme, un chapeau de laine sur le crâne, les mains enfouies dans les poches d’un épais manteau. Le chien jappait, heureux de courir, seul, sans limite à ses courses effrénées. 

Il s’arrêta, brusquement, la truffe humant l’air, puis se dirigea vers la forêt, la tête et la queue basses. Il avançait doucement, méfiant, s’immobilisa à la lisière des bois, redressa la tête, le museau en l’air.

 Une plainte sortit de sa gorge.

 Il fit demi-tour et reprit sa course, comme si rien ne l’avait troublé. A cinq reprises, il parut inquiet, nerveux, gémissant devant la forêt. Mais, à son dernier arrêt, il leva la tête sur son cou tendu et d’une voix lugubre hurla à la mort.

 L’homme, lui, ne s’était jamais arrêté, semblant ignorer l’étrange attitude de son chien. Mais était-ce le sien ? Car à la fin de plage, homme et bête se séparèrent, chacun sur son chemin.

 La mer avait repris possession des lieux et les vagues s’écrasaient mollement sur le sable, sans que rien ne vienne troubler sa quiétude. Jusqu’à la fin de la journée.

Au moment où le soleil rejoignait l’horizon, une silhouette fine et gracieuse était sur cette plage, là où le chien et l’homme s’étaient quittés. Elle faisait le chemin dans l’autre sens. Une légère brise glaciale s’était levée, annonciatrice de l’arrivée de la nuit, reine des prochaines heures.

 Cette brise soulevait avec grâce les longs cheveux de la silhouette, qui avançait doucement, d’un pas irrégulier. Elle s’arrêtait souvent, face à la mer, observait l’horizon sur lequel un soleil flamboyant se posait.

 A chaque arrêt, la mer engloutissait un peu plus l’astre de feu. L’eau et le feu… Sur cette plage, l’eau avait la victoire, bien éphémère, perpétuel recommencement.

 La silhouette avait atteint l’autre bout de la plage, le soleil avait disparu, la lune brillait, éclairant de sa lumière blanche la grâce de la femme. La brise était tombée.

 Le chien l’attendait, assis, lui aussi les yeux rivés sur la ligne d’horizon. Il jeta sur elle un regard plein de tendresse et gémit de plaisir quand elle posa sa main fine sur sa tête.

 — Viens, il faut rentrer maintenant, il est tard, la lune est déjà là.


 

© Guy Pasquet 

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